Il y a 30 ans que le mur de Berlin est tombé. On a pu supposer alors que le capitalisme avait définitivement triomphé des économies socialistes planifiées. On a même cru un temps que la fin de cette confrontation marquait la fin de l’Histoire. Trente ans seulement et pourtant aujourd’hui le monde est un volcan et l’histoire va bon train. Bref, rien n’est réglé.

Ce n’est pas bien sûr le seul capitalisme qui est à l’origine de ce monde de chaos.
Dans un monde devenu illisible et où la possibilité du pire n’est plus à écarter, le capitalisme, loin de briller des mille feux de son triomphe, est de plus en plus fréquemment montré du doigt. Ses excès en feraient une des causes de ce nouveau désordre mondial et sa logique interne ferait peser une menace sur l’avenir de l’humanité. D’où la question centrale que se posent, je crois, la plupart de nos concitoyens : le capitalisme peut-il être responsable ?

La question a beau être courte, chacun des mots qui la composent mérite examen.
Le mot capitalisme, d’abord. Clausewitz se plaisait à souligner que la guerre est un caméléon qui change de nature à chaque engagement. Est-ce que cette maxime ne s’applique pas en tout point au capitalisme ? Aujourd’hui, le contexte nous conduit à nous demander s’il n’est pas un capitalisme – passé ou à inventer – qui soit meilleur que les autres. Mais meilleur au regard de quoi ? Existe-t-il un qualificatif pour exprimer ce que serait un bon capitalisme ?
La réponse est dans la question. Un capitalisme serait bon dès lors qu’il serait responsable.
Mais il y a deux façons de susciter la responsabilité, c’est-à-dire le fait de devoir rendre des comptes pour ce dont on est la cause. On peut être appelé à sa responsabilité par des instruments de coercition ou par une morale personnelle et collective.
Mais il y a une autre façon de vivre sa responsabilité : c’est de la vivre de façon éthique. S’ils vont dans cette direction, les acteurs du système capitaliste adhéreront, de façon implicite ou explicite, à un ensemble de commandements conduisant à l’autorégulation de leurs comportements.
Les acteurs majeurs du capitalisme ont ainsi le choix entre une régulation externe à laquelle ils répugnent et cette autorégulation. Entre une responsabilité garantie par la loi et l’incrimination d’un côté, et une responsabilité garantie par la morale de l’autre.
À eux de choisir.

Mais de quoi ces acteurs devraient-ils se sentir responsables ? Auprès de qui seraient rendus les comptes ? Qui serait habilité à constater les dérives ? Quel serait l’horizon de cette responsabilité ?
De toute évidence, le progrès technologique a mis entre les mains de l’Homme un pouvoir sans précédent sur tout ce qu’il entoure. Ce progrès pourtant tant attendu par certains est aussi devenu la cause d’effets d’une ampleur inouïe.

Il faut bien sûr que cette responsabilité intègre des considérations sociales, sociétales et environnementales. Mais faut-il qu’elle s’étende aux conséquences à long terme de décisions prises aujourd’hui, notamment en matière d’innovation ? Mais est-ce seulement possible dans un monde ambigu où l’économique et le nancier se jouent des frontières ? Alors que les frontières continuent à enfermer le Politique avec les disparités de compétitivité et donc de rentabilité que cela peut induire ?
Et puis la Moralité bien sûr. Mais au fond quelle Moralité ? Peut-on être totalement moral dans un monde où tous ne le seraient pas ? Ou du moins n’auraient pas la même conception de la morale ?

Enfin reste le verbe, si court, mais qui en dit si long : peut. Le capitalisme peut-il être responsable ?
Se poser la question de la possibilité même d’un comportement responsable du capitalisme, c’est sous-entendre qu’il est possible que ses fondements l’entraînent inéluctablement vers certaines dérives et que, sauf à transformer ces fondements, donc à modi er sa nature, la réponse ne pourrait être que négative.

Il restera donc une question, et pas des moindres : le capitalisme peut-il être responsable tout en restant le capitalisme ?

Jean-Dominique SENARD
Président du Groupe Renault
Président de la XVIème édition des Entretiens de Royaumont

 

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