Comment décrire le système capitaliste que nous vivons actuellement ? Peut-on le considérer comme une réalité homogène ?

Marcel GAUCHET :  Je crois qu’il y a deux éléments à considérer dans le capitalisme. D’une part un principe général – inhérent à la monnaie – qui est tout simplement la rentabilité du retour sur investissement, conjugué avec la possibilité de nourrir une production grâce à la technique et à la science. Il y a ainsi un capitalisme de toujours et un capitalisme moderne très différent qui va être
le capitalisme industriel. Sur la base d’une construction politique originale qui est celle des États qui permettent l’organisation d’un marché libre, c’est-à-dire d’une indépendance de l’activité économique par rapport à la sphère politique et à la prédation qui était sa règle habituelle.

Un deuxième élément est l’émergence, à partir du 19ème siècle, d’une autonomisation de ce secteur économique par rapport au reste de l’activité collective autour de cette institution absolument originale, clé du capitalisme occidental, qui est l’entreprise.
Alors quand on a ces deux éléments, on a véritablement le capitalisme moderne comme nous le connaissons.

Comment expliquer les différentes mutations du capitalisme et la défiance qu’il semble inspirer aujourd’hui ?

MG :  Ne rêvons pas, le capitalisme a toujours été contesté et nepeut qu’être contesté. Pour la raison, précisément, qu’il sépare l’activité marchande et productive du reste de l’activité collective en fonction d’un critère qui lui est propre et proprement interne, qui est l’efficacité. À partir de cette séparation on comprend très bien qu’autour de lui va s’élever une protestation collective multiforme,
qui vient d’ailleurs aussi bien de la droite que de la gauche, et qui est parfaitement intelligible et disant
« les buts humains ne se réduisent pas à l’efficacité ». La contestation
du capitalisme est constitutive du capitalisme, elle est dans son principe. Le capitalisme, contrairement à toutes les prédications sur son effondrement inéluctable, se nourrit de ses contestations à beaucoup d’égards et sa trajectoire historique le montrerait aisément.

Je crois que nous sommes à une réinvention et à un redoublement de cette contestation, au nom d’abord des effets humains de cette visée exclusive de l’efficacité. Pour être très simple, quand vous avez une visée exclusive de l’efficacité vous ne prêtez pas par définition une attention très soutenue aux états d’âme des opérateurs du processus économique, c’est dans la logique des choses.

Aujourd’hui il y a une nouvelle considération qui intervient, c’est la considération écologique. En effet, un secteur économique qui se définit par la pure efficacité implique une relative indifférence à ses conséquences, à ses externalités, notamment en matière environnementale.
Et évidemment que cette contestation extérieure ne peut que grandir.
Et on voit très bien d’ailleurs, que, comme d’habitude, le problème
du capitalisme est d’intégrer les éléments de cette critique – tant
sur le plan humain que sur le plan environnemental. Il s’y essaie avec plus ou moins de bonheur mais ça va le transformer profondément.

Voyez-vous des similitudes avec des crises passées ? Quel est le rôle de l’État dans la mutation permanente du capitalisme ?

MG : Par construction, le capitalisme est sous le feu d’une critique sociale qui enregistre ses effets et lui retourne ses demandes. Historiquement, on voit bien que le capitalisme a été essentiellement régulé par l’État, comme arbitre entre le capital et le travail, au nom des conséquences politiques de la lutte entre le capital et le travail et de la lutte entre eux qui est constitutive du salariat. Je pense qu’aujourd’hui, pour une raison contingente, le capitalisme est pris à son propre piège, ou plutôt les entreprises capitalistes parce qu’il faut toujours redescendre du capitalisme comme système au capitalisme réel qui est fait d’entreprises de rangs très divers. L’élément nouveau que le capitalisme est désormais obligé d’intégrer c’est l’élément d’image, qui dans une société de communication comme la nôtre prend un aspect totalement déterminant. On n’est pas au stade où une entreprise pourrait être mise hors-jeu pratiquement à l’échelle internationale par un effet d‘image, mais on s’en approche et je pense que c’est un élément qui va jouer dans
le futur un rôle de plus en plus crucial pour la conduite du capitalisme.
Il faudra montrer à une opinion,
et une opinion très large à l’échelle mondiale, on le voit par exemple à propos du travail des enfants en Asie – on l’a déjà vu. Je crois qu’aucune firme ne peut aujourd’hui négliger
cet aspect même quand ce n’est pas une firme qui est en contact direct avec le consommateur parce qu’elle
a des actionnaires, elle a un marché boursier, sur lesquels le facteur d’opinion peut intervenir d’une manière extrêmement importante.
Je pense donc que l’histoire du capitalisme c’est l’histoire d’une interaction avec la société dans laquelle il s’insère. Il s’en sépare,
au vu d’une production efficace,
et évidemment, il s’y replonge et là il est soumis à une pression extérieure, qui n’est pas seulement celle interne de ses salariés, mais aussi une pression de la société globale et de ses valeurs. De ce point de vue là,
je pense que cette pression va se renforcer. C’est un élément clé de l’avenir du problème.

Existe-t-il un adjectif qui pourrait définir un bon capitalisme ou un capitalisme responsable ?

MG :  L’approche que j’ai proposée
fait qu’il serait absurde de demander au capitalisme d’être à lui seul responsable. Sa construction le loge dans une certaine irresponsabilité, au moins dans un premier temps. Dans la période récente, on peut dire qu’on a vu un capitalisme irresponsable. Mais la question
de la responsabilité de l’entreprise capitaliste est toujours un lieu de tension et c’est ce qui rend d’ailleurs le métier de chef d’entreprise extrêmement difficile. Il doit à la fois ne pas mécontenter ses salariés, répondre à la demande légitime
des investisseurs qui veulent un retour sur leur capital, satisfaire ses consommateurs et au-delà, montrer une image sociale qui soit acceptable comme un bon producteur qui est utile à la collectivité.

L’entreprise doit-elle s’imposer une mission d’intérêt général ? Les initiatives récentes de certaines entreprises sont-elles un aveu d’échec ou une piste positive d’évolution ?

MG: Ce serait un aveu d’échec si on rêvait d’une entreprise qui serait intrinsèquement responsable,
ce qui ne peut pas exister puisqu’elle a sa logique propre qui est celle du profit, nécessaire à sa survie, à sa perpétuation, à sa croissance. Il faut admettre une fois pour toutes cette idée.
Il n’y a pas de capitalisme vertueux. Non pas qu’il soit vicieux, mais ce n’est juste pas son problème. Il a placé la question sur un autre terrain qui est celle de l’efficacité donc il n’est ni moral, ni amoral, par construction. Acceptons-le. Mais voyons en effet qu’il y a un problème en même temps qu’une solution. La solution crée un problème et je pense que l’entreprise avancée, intelligente, agile, qui sait trouver sa place dans le monde où nous sommes gagnerait en effet à se donner une conscience de cette mission et de la difficulté à l’institutionnaliser.

La gouvernance d’entreprise va évoluer, je le crois profondément, dans le sens où on ne sera plus dans la négociation sociale classiquemais dans une chose beaucoup plus complexe, qui ne supprime nullement cette négociation sociale, mais qui ajoute une nouvelle négociation
sur la place de l’entreprise dans la société avec les obligations que cela lui crée pour aboutir à un équilibre satisfaisant entre ses différentes missions. ■

Penseur de la démocratie, philosophe et historien  Marcel GAUCHET est directeur d’études émériteà l’École des Hautes Étudesen Sciences Sociales (EHESS), rédacteur en chef de la revueLe Débat (Gallimard), l’une des principales revues intellectuelles françaises, qu’il a fondée avec l’historien Pierre NORA en 1980. Il demeure un des intellectuels les plus atypiques et les plus respectés produits par la France depuis Mai 68.

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