PARTIE 2 : LES DÉFIS DE LA FRANCE DU 21ème SIÈCLE 

CHAPITRE 10 : L’AFRIQUE ET SA RELATION RENOUVELÉE  AVEC LA FRANCE

De nombreux acteurs européens sont attirés par le potentiel de l’Afrique à l’instar d’acteurs internationaux et de ce fait, depuis le début des années 2000, le continent africain a affiché d’impressionnants taux de croissance économique. Toutefois, cette performance remarquable est en grande partie due à l’essor prolongé de l’exploitation des matières premières, au rapide développement de l’économie de services et à l’apport de l’aide au développement, le tout au détriment de l’industrialisation.
Le secteur industriel africain ne contribue que de façon marginale à la croissance de l’économie malgré un potentiel considérable. Loin d’être irréversible, cette situation requiert cependant un changement de cap qui passe notamment par des choix de politiques industrielles audacieux.

Les leviers traditionnels d’intervention de l’État doivent être repensés au profit d’approches polymorphes afin d’enclencher un cercle vertueux.
Au cours des trois dernières décennies, la valeur ajoutée manufacturière (VAM) a connu un très fort niveau de croissance, atteignant un pic de 19 % (en proportion du PIB) en Afrique du Nord et 14 % en Afrique subsaharienne. Cette tendance s’est fortement ralentie depuis 2003. À l’exception de l’Afrique du Sud et des pays d’Afrique du Nord, 95 % des Africains vivent dans des pays dont la VAM est inférieure à 100 USD/ habitant. La dépendance quasi-exclusive aux matières premières et la volatilité des prix entretiennent la vulnérabilité économique du continent africain.
Selon une étude PWC « Réaliser durablement le potentiel du continent » de février 2019 il existerait 4 leviers stratégiques pour enclencher le rattrapage industriel du continent:
– Capitaliser sur les ressources naturelles du pays pour créer de nouvelles activités à forte valeur ajoutée via des partenariats stratégiques avec des acteurs de premier plan
– Miser sur des partenariats stratégiques en utilisant la proximité géographique entre le continent et les marchés voisins pour encourager des opérations de co-production et développer l’industrie locale
– S’appuyer sur les technologies de la révolution industrielle 4.0 pour intégrer la chaîne de valeur (« leapfrog ») en faisant preuve d’une plus grande souplesse en terme de production et ainsi contourner les problèmes d’infrastructure
– Améliorer le climat des affaires en proposant un environnement attractif pour les investisseurs étrangers et en minimisant les freins à l’investissement.
Le potentiel du continent africain n’est plus à démontrer: sept des dix pays qui connaissent la plus forte croissance économique du monde sont en Afrique.
Cependant le défi d’un développement durable et inclusif reste à relever. Ceci ne pourra avoir lieu qu’avec la mise en place de politiques industrielles innovantes, non dogmatiques et coordonnées entre les États.

L’enjeu de la bonne gouvernance et du partage des richesses.

L’un des principaux défis que les gouvernements africains doivent relever est également d’accélérer la démocratisation du continent tout en redynamisant l’économie. Cette double tâche exige un État efficace et capable, apte à mobiliser la population autour d’une vision nationale commune. Les gouvernements africains doivent ainsi, dans les années à venir, mettre en place des organes de la société civile, toutes tendances confondues, forts, puissants et autonomes par l’intermédiaire desquels les citoyens peuvent influer sur l’élaboration des politiques d’intérêt public, faire valoir leurs droits sociaux et économiques et lutter pour ces droits. C’est seulement grâce à l’élargissement des visions et à la sensibilisation que les gens pourront participer efficacement au processus politique et tenir les agents publics comptables de leurs actes. Par ailleurs, la croissance économique n’a de sens que si elle s’accompagne de politiques complémentaires visant à réduire les inégalités, à assurer l’accès des pauvres à l’éducation et aux services sociaux de base ainsi qu’à renforcer les infrastructures.
L’Afrique doit également transformer ses structures économiques pour que sa population bénéficie d’une croissance plus forte et plus inclusive. Pour ce faire, nous l’avons dit, elle doit privilégier des partenariats stratégiques, notamment avec l’Union Européenne.
Les ressources naturelles – énergétiques, minérales ou agricoles – du continent lui confèrent un solide avantage comparatif à partir duquel agir. L’OCDE préconise une action à quatre niveaux:
– Le premier niveau consiste à adopter des mesures pour améliorer les infrastructures, la logistique et les qualifications, et favoriser le développement du secteur privé. Par exemple, si les problèmes d’infrastructure, de rareté de l’eau, de déficit des qualifications et de pénurie d’énergie étaient résolus en Afrique du Sud, le secteur minier pourrait connaître une croissance annuelle de 3-4 % jusqu’en 2020 et générer au moins 300000 emplois.
– Le deuxième niveau consiste à renforcer le secteur des ressources naturelles en investissant davantage dans des activités à valeur ajoutée et dans le savoir-faire, pour générer plus de recettes publiques et plus d’emplois pour les Africains.
– Le troisième niveau implique une gestion plus efficace et durable des ressources naturelles, mettre en place une fiscalité transparente et équitable, promouvoir la concurrence et lutter contre la corruption publique et privée.
– Le quatrième niveau consiste à accroître la productivité agricole et développer les interactions avec les industries extractives.
L’heure semble venue pour l’Afrique d’une meilleure utilisation de ses ressources naturelles et d’une croissance plus inclusive. Avec les mesures et l’approche stratégique appropriées, les progrès sociaux et économiques récents pourraient augurer d’une prospérité constante et durable en Afrique. C’est dans ce cadre que L’UE a présenté, en mars 2020, sa nouvelle stratégie globale concernant l’Afrique, qui inclut des partenariats dans cinq domaines différents.
Le document propose des partenariats sur la transition écologique; le passage au numérique; la durabilité de la croissance et des emplois; la paix et la gouvernance; ainsi que la migration et la mobilité. « L’Afrique est la partenaire toute désignée de l’Union européenne et sa voisine » a ainsi déclaré Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission.
La première stratégie publiée par l’UE remonte à 2005. Elle avait été lancée dans le cadre des accords de partenariat économique (APE), un malencontreux projet d’accords de libre-échange avec plusieurs pays africains, dont un seul est entré en vigueur.

Au cours des dernières années, les relations diplomatiques et politiques entre l’Afrique et l’UE semblent pourtant s’être refroidies, au profit de la Chine et d’autres pays même si l’UE représente la première source d’investissements étrangers directs sur le continent africain. Parallèlement, l’« instrument de voisinage, de coopération au développement et de coopération internationale » (IVCDCI) proposé par la Commission dans le cadre du budget 2021-2027 pourrait mettre à disposition jusqu’à 60 milliards d’euros pour favoriser les investissements durables, en particulier en Afrique. L’UE promet aussi d’accorder une importance toute particulière à la zone de libre-échange continentale (ZLEC) sur les plans politique, technique et financier, et se dit ouverte à la « perspective de créer, à terme, une zone de libre-échange intercontinentale ».

BESOIN D’AFRIQUE

Au début des années 1990, la mode avait basculé. Suite à l’effondrement du mur de Berlin (et du système soviétique), on ne s’intéressait plus qu’à l’Est. Le Sud, le « Tiers-Monde » n’intéressait plus personne. C’est pour répondre à ce dédain, souvent mâtiné de mépris, que Christophe Guillemin (alors à l’Onudi), Éric Fottorino (en ce temps journaliste au Monde) et moi – même (ancien du cabinet du ministre de la Coopération) avons écrit Besoin d’Afrique. Nous y dressions la liste de nos dettes envers ce continent et l’avantage que nous trouverions dans son développement rapide. L’ « aide » que nous lui apportions nous semblait le meilleur des investissements.
Trente ans plus tard, qu’en est-il?
L’intuition est devenue évidence. L’Afrique sera le prochain moteur principal de l’économie mondiale : chance pour ses premiers voisins, c’est à dire nous, la cacochyme et vieillissante Europe!
Tous les facteurs sont réunis: une population dynamique et créative, et des produits de base à profusion, au premier rang desquelles les deux premières des matières premières, déjà rares partout ailleurs: la terre et l’eau. On n’aura garde d’oublier ce pluriel que bafouent ceux qui parlent de « l’Afrique » au singulier: cette extraordinaire diversité, pas moins de 54 pays.
Si le monde a plus que jamais « besoin d’Afrique », l’appétit goulu de la Chine le prouve, c’est l’Afrique qui a le plus besoin d’elle-même.
Besoin d’elle-même pour résister aux prédateurs.
Besoin d’elle-même pour resserrer des solidarités régionales.
Besoin d’elle-même pour résister aux idéologies qui n’ont rien à voir avec ses traditions et d’ailleurs importées des néfastes rentiers du Golfe.
Besoin d’elle-même pour inventer des formes propres de gouvernance.
Besoin d’elle-même pour former sa jeunesse à un monde dont elle sera l’une des forces principales.
Besoin de toutes les Afriques, besoin d’elles mêmes!
L’effervescence est là. Le formidable programme de la Saison Africa 2020 le prouve.
Alors je ne sais pas vous, mais moi c’est décidément à ce grand flux divers que je vais chercher des forces nouvelles.
J’ai fait un mauvais rêve.
Nous étions en 2100. Un grand continent s’ébrouait tout joyeux dans le grand soleil du petit matin. De l’autre côté d’une mer toute bleue, une Europe émergeait lentement de ses rhumatismes. Alors l’Afrique se tourna vers elle:
– Tiens, tu étais encore là?

Par Erik Orsenna – Fondation Terra Nova

La Francophonie

La France peut tirer profit de cette dynamique de rapprochement entre l’UE et l’Afrique en approfondissant un élément clé : celui de la francophonie. Dans un processus de globalisation qui risque, dans une dynamique d’approfondissement et d’uniformisation culturelle du monde, de précipiter l’émergence d’une langue unique, et donc de l’anglais, la Francophonie peut apparaître comme un espace géopolitique et géoéconomique alternatif dans le concert des nations. Mais qu’entend-t-on par Francophonie? Il s’agit de la cinquième langue mondiale parlée dans la monde, partagée par 300 millions de personnes sur les cinq continents (la seule langue, avec l’anglais à être parlée officiellement sur tous les continents), dont près de la moitié en Afrique, 80 millions d’individus pour lesquels elle est langue d’enseignement, la langue officielle de 32 états et gouvernements ainsi que de la plupart des organisations internationales, et surtout la deuxième langue étrangère la plus apprise dans le monde.1 La Francophonie apparaît ainsi pour la France comme un atout au service de sa diplomatie culturelle et de sa diplomatie d’influence. Elle pourrait constituer un puissant levier d’action dans les affrontements géopolitiques à venir, notamment en Afrique où l’espace francophone pourrait devenir un facteur de rassemblement culturel, politique et économique. Mais pour ce faire la Francophonie doit être bien davantage qu’une simple association d’États et de nations « ayant le français en partage ». Elle doit réussir à s’affirmer comme un espace géopolitique fondé sur des valeurs communes et un espace géoéconomique capable de construire de véritables partenariats, générateurs de croissance, d’emplois, en créant les conditions d’un développement solidaire et durable.
Parmi les grands défis auxquels le monde va être confronté, qu’il s’agisse du changement climatique ou de la gestion des migrations, la plupart ne pourront trouver de solutions globales sans un engagement fort de l’Afrique. Avec une croissance démographique exceptionnelle, qui verra sa population passer de 1,2 milliard à 3 milliards en 2050 (27), dans le contexte d’une intense urbanisation, les défis humains de l’Afrique ne doivent-ils pas être au centre de notre attention ? À bien des égards, le présent et l’avenir de la France sont intimement liés à ceux de l’Afrique. La prospérité et la sécurité des pays africains conditionnent aujourd’hui largement les nôtres, parce qu’en matière de sécurité et de lutte contre le terrorisme, les défis sont communs et rendent illusoires un engagement et une vigilance qui ne s’étendraient pas aux pays africains. C’est le sens, notamment, de l’action de la France au Sahel.

Parce que la prospérité croissante de l’Afrique ouvre des perspectives nouvelles à nos entreprises, il est aujourd’hui crucial pour les acteurs économiques français d’approfondir leur engagement continental afin d’aller au-delà du concept dénué de « chasses gardées »? Un engagement d’autant plus nécessaire qu’on peut légitimement se demander combien de temps encore la France pourra bénéficier, si tant est que ce soit le cas, de ses liens historiques avec le continent – et son contingent francophone – alors que ce même continent, conscient du rôle qu’il a à jouer dans le concert des nations, semble légitimement se tourner de plus en plus vers d’autres partenaires. Comment approfondir les partenariats militaires et sécuritaires pour accompagner l’Afrique dans sa transformation et constituer ainsi, par le biais de la langue, un espace privilégié, compétitif et moins conflictuel ? Comment enfin approfondir la collaboration sur le développement humain et la formation de la jeunesse africaine, ainsi qu’en matière de développement économique, d’éducation, de santé, d’accès à l’eau, à l’énergie? C’est là que se trouvent peut-être pour la France les axes prioritaires de son engagement en Afrique.

 

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(27) Chiffres publiés par l’Institute for Health Metrics and Evaluation (IHME), organisme basé à Seattle aux Etats-Unis publiés le 10 juillet 2020 dans la revue scientifique The Lancet

 

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