PARTIE I – ÉLÉMENTS D’ANALYSE ET DE RÉFLEXION

CHAPITRE 4 : LA SITUATION DE L’ÉDUCATION NATIONALE

L’école de la République peut-elle réussir à demeurer fidèle aux valeurs et à l’ambition qui la fondent : rester à fois le lieu où se forment les futurs citoyens et l’instrument grâce auquel la République tient sa promesse d’égalité? Après avoir fait la fierté de la Troisième République, l’Éducation nationale ne cesse de faire l’objet de critiques récurrentes depuis de nombreuses années.


En premier lieu, le corps enseignant qui ne peut que regretter la destruction de la valeur du métier et du prestige qui est attaché à la responsabilité de former les futurs citoyens. Peut-on estimer que le niveau de salaires des enseignants est à la hauteur de l’ambition qu’ils portent pour la nation quand on note effectivement qu’il est dans le primaire et dans le secondaire en moyenne plus de deux fois moins élevé qu’en Allemagne (10) ?
Ces critiques sont également motivées par les difficultés du système scolaire à tenir sa promesse d’égalité. Jules Ferry assignait à l’École la mission de « faire disparaître la dernière, la plus redoutable des inégalités qui vient de la naissance, l’inégalité d’éducation » (11). À cet égard, l’école laïque, gratuite et obligatoire a constitué la plus grande avancée de la République. Son ambition de permettre à chaque enfant du pays de s’élever au sein de la société selon son travail et son mérite, et non selon son origine ou selon la condition sociale de ses parents intégra rapidement le socle constitutionnel. La question scolaire est donc indissociable de celle de la justice sociale car elle est la condition d’une société où chacun aurait effectivement la chance d’acquérir une base de savoir pour nourrir ses aspirations. Cependant, l’enquête PISA 2015 confirme le niveau trop important des inégalités sociales au sein de l’école française. Selon l’OCDE, la corrélation des performances avec le milieu socio-économique est de 20 % en France, contre 13 % en moyenne dans l’Organisation de coopération et de développement économique.
Comment expliquer que six générations soient nécessaires pour les familles les plus pauvres – dans le décile de revenu le plus bas – pour atteindre le niveau de revenu moyen? (12) La France aurait-elle manqué un tournant éducatif majeur alors que le pays a multiplié les dispositifs d’égalité des chances pour compenser les inégalités sociales, culturelles et territoriales?
Ceux-ci ne semblent malheureusement pas avoir fonctionné. Un écart de niveau de 20 à 30 % perdure ainsi entre les élèves en « éducation prioritaire » et les autres. Depuis 2006, l’objectif de la politique d’éducation prioritaire est pourtant de réduire à moins de 10 % les écarts de niveau entre les élèves qu’elle scolarise et les autres. Malgré 1,6 milliards d’euros investis en 2017, le rapport d’évaluation de la Cour des comptes constatait à cet égard que « l’éducation prioritaire n’a pas réussi à réduire les différences de résultats scolaires entre les élèves qu’elle scolarise et les autres » et suggère une rénovation importante de la politique de différenciation.

Par ailleurs, un consensus semble apparaître depuis quelques années sur la nécessité de remettre l’exigence au cœur du dispositif d’éducation, s’élevant contre une société qui considère les échanges sur les réseaux sociaux comme des débats argumentés. L’Éducation nationale est-elle encore capable de placer le savoir et la culture à leur juste place? Porte-t-on assez de jeunes Français à de très bons niveaux? L’école est-elle toujours un lieu d’exigence et d’élévation des savoirs censé donner à tous une base solide et une ouverture d’esprit nécessaire pour s’affranchir de ses conditions? Est-elle en mesure de lutter contre l’affaissement intellectuel de notre société et de proposer l’excellence républicaine à tous?
Depuis plusieurs décennies, selon ces mêmes voix, l’Éducation nationale semblerait avoir progressivement tourné le dos à un projet d’exigence, affectée par la massification scolaire, l’affaiblissement de la culture générale et la dévaluation des savoirs classiques considérés comme des marqueurs de l’inégalité sociale. Si l’on observe l’évolution des États-Unis et de l’Allemagne dans les classements PISA, leurs situations se sont améliorées depuis la première étude PISA en 2000, alors que la situation de la France s’est dégradée dans la même période.
Parallèlement, comment valoriser les compétences et les personnalités au-delà des simples diplômes est devenu le fer de lance d’un autre courant de pensée qui s’oppose au « tout diplôme ». Dans un monde qui s’accélère et un 21ème siècle qui promet d’être un radicalement complexe, il est important de savoir ce qu’une société souhaite transmettre aux enfants et aux adultes tout au long de leur vie. Les enfants du 21ème siècle ne peuvent pas sortir du parcours scolaire ayant reçu des enseignements fondés sur la réalité du 20ème siècle. À travers son ouvrage, Vingt-et-une leçons pour le 21ème siècle, et en particulier le chapitre 19, Yuval Noah Harari tente de faire prendre conscience de l’ampleur des changements qui surviennent aujourd’hui et des moyens de s’y adapter en termes d’éducation.
Dans le siècle à venir, peut-être davantage que les précédents, les étudiants traverseront de nombreux changements et devront se réinventer à plusieurs reprises au cours de leurs études. Comment nous préparer à un monde qui change aussi vite? Comment enseigner des connaissances qui ne seront pas rapidement frappées d’obsolescence? Comment permettre de valoriser les nouvelles idées?
Dans cette vision, la première étape consisterait à s’assurer que les contenus dispensés ne soient pas une fin, mais seulement un moyen pour se connaître, savoir qui on est et ce que l’on veut devenir, être autonome, avoir confiance en soi, être imaginatif, créatif, travailler en groupe, avoir l’esprit d’initiative. L’ambition serait celle de permettre à chaque élève, non seulement de recevoir l’instruction à laquelle il a droit, mais de donner le meilleur de lui-même, de tirer tout le parti possible de ses qualités, de devenir un citoyen adulte éclairé et désireux de participer à la construction d’une société plus prospère, plus fraternelle et plus belle.
Quelles que soient les visions, comment l’École pourrait retrouver sa vocation d’instruire l’individu et de former un collectif national reste la priorité des priorités. Dans une société où la réussite individuelle est supposée contribuer spontanément à l’intérêt collectif et alors que les croyances peuvent jusqu’à opposer, L’éducation possède ce rôle essentiel de fabriquer du « commun » et d’unir une Nation à travers les savoirs.

L’école peut à nouveau mobiliser. Dans un état démocratique, elle est l’institution qui concerne tous les citoyens et un lieu de transmission de savoirs communs et d’un imaginaire partagé. Or c’est cet imaginaire qui constitue le socle commun de la nation, ses repères, sa narration. Sans cette narration, peut-il exister un ciment assez solide pour permettre à un état de souder autour de lui une communauté politique?
Mais où placer cette narration ? Provient-elle de la transmission d’un héritage intellectuel qui s’enracine dans différentes aires civilisationnnelles (gréco-latine, judéo-chrétienne chrétienne, les Lumières européennes) ou autour des « principes républicains »? Peut-on retrouver le goût de transmettre une certaine idée de la France, dans l’espoir de préserver et d’enrichir notre imaginaire collectif ? Puisque la République a posé les bases du nouveau contrat social avec l’institution scolaire, pourquoi ne pas repenser la République du 21ème siècle à travers une nouvelle école publique ?

 

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(10) « Regards sur l’éducation », rapport 2018 de l’OCDE
(11) « De l’égalité d’éducation », conférence prononcée à Paris, à la salle Molière, le 10 avril 1870
(12) Rapport OCDE, A Broken Social Elevator ? Now to promote Social Mobility, 2018
(13) troisième volet de l’enquête de la fondation Jean-Jaurès sur les pratiques médias et les théories du complot au sein de la société, février 2019

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